oct. 23, 2010
Nelly Archange

"J'ai alors décidé d'écrire ce que j'avais tu si fort, dire enfin ce qui se cachait derrière l'exigence de séduire qui ne voulait pas me lâcher et qui m'a jetée dans l'excès de la prostitution, exigence d'être ce qui est attendu par l'autre, et si le besoin de plaire l'emporte toujours lorsque j'écris, c'est qu'il faut bien revêtir de mots ce qui se tient là derrière, et que quelques mots suffisent pour être lus par les autres, pour n'être pas les bons mots. Ce dont je devais venir à bout n'a fait que prendre plus de force à mesure que j'écrivais, ce qui devait se dénouer s'est resserré toujours plus jusqu'à ce que le nœud prenne toute la place, nœud duquel a émergé la matière première de mon écriture, inépuisable et aliénée, ma lutte pour survivre, une mère qui ne répondait pas lorsque je l'appelais et qui ne m'appelait pas car elle avait trop à dormir, ma mère qui dans son sommeil a laissé mon père se charger de moi."
Extrait de Nelly Arcan
J''ai trouvé cet extrait sur le "ouaibe", comme dit si bien Lapinos, je ne sais pas de quel bouquin ou de quelle interview ça sort.
On a tous un truc à dire, on le sent plus ou moins confusément, et puis on se laisse bercer par le train-train. On croit que tout est normal, on va travailler, on fait des mômes, on part en vacances, on regarde la télé, on lit des romans, on emprunte pour acheter un taudis à crédit, on picole un peu et puis de temps en temps on s'interroge furtivement sur le revers des choses, on aperçoit des trucs pas nets, mais on ne fait rien, parfois parce qu'on a peur ou parce qu'on imagine que ça ne sert à rien, ce qui est peut-être vrai. Mais peut-être pas.
Nelly Arcan a voulu savoir. Evidemment ça s'est mal terminé car souvent ceux qui regardent voient des trucs épouvantables. Moi je sais j'y suis allé et c'est pour cette raison qu'en la lisant j'avais presque l'impression de me lire. Bien sûr le sujet du livre, au fond, on s'en fout : le problème n'est pas là. Si c'était juste un bouquin porno, un truc de moeurs à scandale, ça n'aurait pas eu autant de succès. Je voulais la rencontrer, et puis j'ai laissé traîner bêtement. Et depuis que j'ai appris qu'elle n'a pas tenu, qu'elle a décidé d'aller jusqu'au bout je me sens dans une solitude sidérale, presque blanche.
Moi aussi j'ai voulu "écrire ce que j'avais tu si fort". Mais les émotions fortes vous laissent sans voix, on ne sait pas par quoi commencer, on a peur de n'être pas pris au sérieux et même, d'être pris pour un dingue, un malade. Alors on se lance dans des paraboles, des ellipses, et autres figures et techniques de narration. La vérité dans la pleine lumière de Dieu vous éblouit tellement que vous restez sans voix. A tel point que je me suis souvent dit que la vérité, ça ne se répète pas. Comme disait le crapaud du Mékong : "Celui qui parle ne sait pas, celui qui sait ne parle pas."
Il y a un roman dont l'incipit m'a toujours impressionné, je ne sais plus qui c'est, je me souviens que c'est un écrivain connu (peut-être Joyce ?), mais ça n'a pas d'importance. D'ailleurs il n'y a que la première phrase d'intéressante et qui dit, en substance: "C'est l'histoire d'un homme qui va dire la vérité et qui tremble".
17:50 Publié dans Porteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : archange, arcan, vérité, cul





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Commentaires
Le vrai courage doit être d'agir malgré la peur, celle de passer pour un con/fou/malade quand on essaye de dire la vérité, ou encore de se tromper; mais le crapaud "ni ni" ne risque rien, lui (à part se transformer en Prince charmant).
Le noeud dont parle N.Arcan est sans doute à rapprocher de la corde de Judas. D'ailleurs il semble qu'elle se la soit passer autour du cou.
D'autre part je relève qu'elle a eu l'heur d'avoir une mère absente et qu'elle le pose comme un drame. Si le père est un pédéraste évidement ça ne change rien (deux des dernières notes du Lapin "Pédérastie chrétienne" et "Terrorisme" semblent renvoyer à cet "Archange").
Et puis une tournure/figure/ellipse/parabole m'a fait tiquer, typiquement "psy": "quelques mots suffisent pour être lus par les autres, pour n'être pas les bons mots". Les bons mots ça fait penser à la mère "suffisamment bonne" de Winnicot, et la formule est lacanienne au possible.
Le Lapin, héraut biblique foutrement didactique, lui, ne manquera pas d'y voir l'obsession de ce qui sort de la bouche de l'homme et qui le souille: la parole.
Quant à moi je prends le risque de dire des conneries sur ce coup-là, Porteur, et de me faire descendre ou de te paraitre pas très sérieux ou à côté de la plaque, mais ma solitude n'a pas la blancheur des anges; aller au charbon, c'est notre condition, et ma conception de la charité.
Écrit par : Fodio | oct. 24, 2010
Répondre à ce commentaireça pourrait être Joyce ; il est assez embobineur, et en l'occurrence ce serait plutôt l'homme qui va jouir qui tremble. Si aucun tremblement n'agite la chair du Christ, c'est qu'il n'y a en lui aucune vibration musicale, religieuse ou politique.
- Dès lors qu'on a compris en faveur de quoi la poésie ou la philosophie patriotique renonce à la vérité (Nitche, Barrès, Chardonne, etc.), il me semble qu'une grande brèche s'ouvre alors dans le hasard ou le mensonge clérical et politique. Le poète renonce toujours à la vérité comme le montre Shakespeare, en échange du purgatoire, c'est-à-dire d'une conception moins redoutable de l'enfer où nous sommes plongés.
Écrit par : Lapinos | oct. 24, 2010
Répondre à ce commentaireCe n'était pas la poésie, ni la parabole, non plus qu'une affaire de psy. Peut-être la candeur. Une désarmante candeur. Une candeur sans optimisme. Justement, Fodio, personne n'est allé au charbon, pourtant ce n'était pas très difficile. Il y a beaucoup de gens comme ça, et personne n'y va. D'où la solitude. Je vais au charbon tous les jours. Le crapaud, avec ses aphorismes à deux balles, c'était Lao-Tseu. Les journalistes adorent. D'ailleurs c'est la mode des haikus.
Écrit par : Porteur | oct. 24, 2010
Répondre à ce commentaireNote, Porteur, comme le Lapin est tout de suite au charbon, c'est l'homme qui va jouir qui tremble, putain de moine! et l'hypocrite Joyce Kafka Dostoï & co de faire passer ça pour la vérité. C'est pas Balzac qui aurait le culot, la bêtise, la candeur d'écrire une connerie pareille et comme il a dû se sentir seul. Mais la solitude de dieu... (je sais Lapin, si dieu souffrait de la solitude ce ne serait pas dieu mais un homme, disons son sacrifice et qui n'a rien à voir avec le notre)
Écrit par : Fodio | oct. 25, 2010
Répondre à ce commentaireLa pensée libérale, mue par le diable, est si comparable à un marécage ou à des sables mouvants que toucher le fond de la grande prostitution libérale peut être une condition pour sortir de cette chausse-trappe matrimoniale.
On voit dans l'Evangile qu'au contraire du mensonge janséniste ou libéral, le Christ n'accorde grâce qu'à des crapules, incapables d'aller au-delà de la simple reconnaissance de dieu.
Dans le crime aussi notre époque est petite, Porteur, et assassine presque toujours par procuration ou au nom de la loi morale naturelle, comme le loup s'avance au-devant de l'agneau dans la fable, avec un discours enjôleur. Nous sommes contemporains de la tiédeur, que Dieu vomit plus encore que la froideur glaciale des grands salauds. Est-ce que plus on croit dans la force de dieu et la solution finale du monde, qui au fond ne désire rien d'autre, plus la marée humaine qui nous entoure apparaît extrêmement hypothétique. Hitler ne fait que traduire en définitive, sans jeu de mots, une fureur de vivre ultime ou plus sincère.
Écrit par : Lapinos | oct. 25, 2010
Répondre à ce commentaireoui-da Lapin une hypothèse bien bien accrochée à son rocher tout au fond du trou et bien salissante et qu'il faut se casser le cul à arracher de la mine, jour après jour, je sais Porteur. M'est venu l'autre jour que le charbon est un diamant, suffit de tenir mille ou dix mille ans je sais plus, bref ce qui nous est une éternité. Se sauver soi-même étant hors de question j'en suis à me demander sérieusement... 33 ans c'est un bel âge et tout le monde n'a pas ce privilège. Moi j'ai bien peur qu'il me faille au moins 900 ans, à la lenteur où j m'extrais du trou, comme Job.
tu me fais penser que la fureur de vivre du trou du cul yanki cinématogra-fié- (J.Dean, pas s'y fier) n'est pas loin de celle de ce pédé d'Hitler. Pas loin, pas loin, c'est la même chose t'as raison. Combien de jeunes yanki sont allés se faire massacrer ici ou là depuis ce film et qui fera les vrais comptes. Les allemands sont candides se plaisait à répéter Balzac, si on y ajoute la candeur naturelle des nègres et celle plus radicale des yuppies de Yale ou de Harvard, on a Obama; le temps est proche.
Écrit par : Fodio | oct. 25, 2010
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